Taha Adnan · Maroc

À propos de la négociation littéraire et de la quête du sens

Tout d’abord, permettez-moi de noter avec satisfaction que nous nous réunissons ici entièrement à contre-courant. En effet, notre rencontre intervient dans un contexte caractérisé par des tensions, qui contribuent à développer des sentiments d’angoisse et de haine et à alimenter des généralisations et des préjugés. Cette réunion se tient aussi dans une atmosphère obscurcie, exploitée par les forces de l’extrême droite et, avec elle, une partie des médias, pour la promotion des appels à la peur et à la crainte de l’autre. Nous nous réunissons contre la logique d’une idée répandue, où l’exagération de l’argument du « choc des cultures » ne vise pas à une reconnaissance de facto de la puissance de la culture, y compris la littérature, mais à un camouflage d’autres conflits plus significatifs et plus graves sur le plan des intérêts économiques et des calculs politiques. Lorsque nous faisons face aux causes de ces intérêts, nous présentons une offrande à des guerres entraînées par la tendance effrénée à l’hégémonie. Nous commençons à répéter un discours mondialisé qu’on entend partout, à propos d’une guerre civilisationnelle, érigée comme un épouvantail préfabriqué.

Nous sommes ici pour parler du dialogue en vue de la recherche d’un sens que je ne peux imaginer que commun. Mais le dialogue signifie-t-il la réunion de plusieurs personnes dans une salle ou lors d’un séminaire pour produire des discours sensés sur lesquels il y a eu accord ou consensus ? Ne craignons nous pas qu’un tel dialogue se transforme en un monologue polyphonique ?

Nous avons perdu beaucoup de temps à tenter de prêcher les convaincus. Alors que la discussion s’établit principalement avec celui qui ne partage pas notre avis ou notre perception des choses. Cet échange n’est réalisé qu’à travers la rencontre de discours qui peuvent être parfois opposés, voire contradictoires. Donc, ne devrions-nous pas penser à aller vers les autres, ceux qui rejettent l’idée même du dialogue ? Ceux-là mêmes qu’il est impossible de réunir ici et autour de cette table. Et puis, comment parvenir à eux pour les espaces de production du sens ou des significations dans leur multiplicité ? Et comment peut-on les influencer à travers la médiation de la littérature ?

Bien sûr, la littérature n’est pas comme les médias où l’opinion publique est canalisée, où l’on cherche à influencer les masses par le moyen de la généralisation et de la simplification. On ne doit donc pas s’attendre à ce qu’elle ait un impact direct et significatif sur le public. La littérature traite des détails et s’occupe d’aspects de la psychologie humaine avec ses imprécisions et ses contradictions, et célèbre même la nuance qui fait partie de l’existence. Elle met également l’accent sur les destins individuels dans leurs dimensions humaine et cosmique. Elle tire de là sa capacité à tisser ce dialogue individuel et unique à la fois avec soi-même et avec le monde, ce qui peut se développer, en même temps, de manière lente et profonde pour contribuer à l’élaboration du sens commun. Le « Moi » de la littérature est nécessairement un « Autre », par la force de la création et de l’imagination. Ce « Moi » collectif et multiple possède la merveilleuse capacité à produire un discours individuel dans sa dimension collective et humaine et, ensuite, sa vulgarisation à travers les moyens de réception pour qu’il acquière une certaine influence sur la conscience.

La littérature invalide les slogans publics et populaires qui ne cessent de rapporter des discours répétitifs à propos du dialogue ou du conflit entre l’Orient et l’Occident, par exemple, comme si l’Orient était une seule voix et l’Occident un seul bloc. La littérature se caractérise par la multiplicité des voix, par leur spécificité et par sa capacité à générer une invention cosmique et l’établissement du commun. La littérature n’est pas seulement une série d’histoires personnelles, mais consiste à recueillir les récits personnels axés sur l’Être humain. Elle raconte les histoires vraies des individus et des peuples et porte sur ses épaules les voix du Monde. Mais elle ne détient certainement pas la vérité. En effet, il manque à la vérité de la littérature cette partie nécessaire pour impliquer le récepteur dans la formulation de sa propre vérité et, ainsi, de participer à l’imagination du sens commun. Ainsi, il nous est imposé d’écouter tout le monde et de prendre le temps nécessaire pour le faire. La littérature permet à la voix individuelle de produire sa propre vision du monde, une vision qu’on peut aussi percevoir de manière individuelle à travers le prisme de lecture.

A la lecture d’une œuvre littéraire, nous interagissons avec le « moi » et cet « autre » qui est en nous. Nous voyageons dans les expériences des autres et vivons leur vie. Nous nous identifions à eux par moments, tout en montrant empathie et compassion. Ainsi, la lecture devient une pratique personnelle de « l’altérité » et un acte matériel que l’on pratique avec « soi » avant «l’autre », contribuant à la création d’une société d’individus critiques qu’on peut difficilement mener tel un troupeau par des idées trompeuses.

Mais, comment réaliser le dialogue souhaité ou la négociation nécessaire en l’absence d’égalité des chances pour l’expression culturelle et sous le monopole de canaux de la production et la gestion du sens ? Le centralisme européen qui contrôle pratiquement la production des visions, des idées et des esthétiques rend ce « dialogue » semblable à une propagande unilatérale.

Serait-il temps pour nous de contribuer à la création effective d’espaces communs en encourageant l’édition et la traduction d’une manière équilibrée ? Il est vrai que le centralisme européen s’impose sur les différents niveaux politiques, économiques, culturels et linguistiques. Mais, afin d’exercer un rôle fondamental au niveau de cette « négociation littéraire », l’Europe ne doit pas se baser sur l’exclusion. Elle doit plutôt assimiler la vision individuelle et multiple de « l’Autre » que la littérature rapproche en toute équité. Une solution serait les mécanismes d’échanges culturels et de traduction littéraire, indispensable par les temps qui courent. Il faut, cependant, que ces mécanismes ne soient pas guidés dans leurs choix par des attentes artistiques, esthétiques, voire politiques prédéfinies. Il faut même qu’elle s’occupe de la littérature dans sa multiplicité et sa différence, ses dépassements mêmes.

Comme pour plusieurs ressortissants maghrébins, la littérature européenne constitue une partie intégrante de notre entité littéraire. Personnellement, j’y ai accédé à travers la porte de la traduction. Cette dernière contribue efficacement au renforcement du principe d’acculturation en rapprochant les visions, les idées, les expériences et les expertises des nations, et en contribuant au partage de la richesse littéraire et cognitive de l’homme. Ceci renforce en lui le sentiment de proximité avec les autres et la conscience d’appartenir à cette planète qui nous rassemble.

Mais l’équilibre de la traduction penche malheureusement en faveur de la littérature européenne, ce qui annihile l’efficacité de cette arme destinée principalement à être pointée contre l’égocentrisme. De plus, il réduit le slogan du partage des connaissances entre les espaces maghrébins et européens à une simple plaisanterie. A mon sens, l’Europe n’est pas exclusivement et entièrement responsable d’un tel déséquilibre : nous devrions accomplir plus de choses au niveau local dans ce Maghreb fort de sa multiplicité culturelle. Notre responsabilité dans ce déséquilibre est certaine. Elle se traduit par un manquement flagrant dans nos institutions culturelles nationales qui ne fournissent aucun effort dans la promotion de la littérature d’expression arabe en particulier. Peut-être est-ce un bien ? Car une littérature soutenue, pourrait être conditionnée par une certaine soumission politique au pouvoir en place. Ces institutions ne fournissent même pas l’effort de réaliser le rapprochement nécessaire entre les porteurs d’idées dans leurs propres pays. Aujourd’hui, nous dialoguons entre écrivains maghrébins et européens, alors que les frontières entre le Maroc et l’Algérie voisine sont fermées depuis plus de vingt ans. De plus, nous devons toujours passer par des maisons d’édition du Mashrek pour les écrivains d’expression arabe et par des maisons d’édition françaises pour ceux qui écrivent en français afin que l’on puisse se lire dans ces deux pays limitrophes.

Les tensions et tiraillements dans cette région sont les preuves que les voies du dialogue restent fermées, à ce jour, au moins au niveau officiel. Ceci ne doit en aucun cas nous empêcher, nous, écrivains maghrébins, à prendre l’initiative pour mettre en place des canaux indépendants pour une action commune. Peut-être arriverons-nous à influencer les décisionnaires de nos pays dans ce qui profitera aux aspirations de nos peuples pour un avenir commun dans cet espace maghrébin.

Il ne s’agit pas ici de réinventer la roue. Il existe des efforts fournis par plusieurs manifestations, et même par des instances culturelles, au niveau de nos pays maghrébins, sous forme d’initiatives émanant de personnes de bonne volonté. La même chose se passe en Europe, comme en témoigne cette rencontre qui nous réunit aujourd’hui, à l’initiative de la Délégation de l’Union européenne à Tunis. Il existe également d’excellentes initiatives de nombreux centres culturels européens contribuant à la diversification de l’offre dans nos pays. Pour preuve, ils ont à leur tête un responsable réellement intéressé par les questions de la culture et de la littérature, et non pas un fonctionnaire soumis aux diktats politiques qui tuent la liberté nécessaire à la créativité. Le pire danger pour l’action culturelle est l’hégémonie pragmatique émanant d’une logique qui ne célèbre que les résultats escomptés pour chaque action. Définie de cette façon, elle s’élève exactement contre le rêve que caresse la littérature et qu’elle couvre par l’imaginaire. Le pragmatisme veut transformer la littérature en un simple outil au service de raisons prédéterminées. Ceci coïncide, malheureusement, avec une vocation chez certains de nos créateurs opportunistes, qui excellent dans la réponse aux attentes occidentales se soumettant aux exigences artistiques et esthétiques, voire politiques si l’appât du gain l’exige.

On pourrait comprendre parfois que nous encouragions une littérature qui nous procure une certaine autosatisfaction. D’habitude, nous cherchons à glorifier l’ego et son système de valeurs, inspirés par un désir sincère de défendre les valeurs « universelles » et de contribuer à la promotion d’une littérature « civilisée ». Mais à la fin, nous allons seulement entendre l’écho de nos pensées se répercuter ailleurs, car, à cause d’une certaine vision hautaine, nous refusons d’entendre une littérature diverse qui pourrait ramener cet esprit anxieux et irrité qui appelle à se poser des questions à soi-même ainsi qu’à l’autre.

Revenons à la question de la littérature et de la traduction et posons encore une fois le problème à l’Europe en sa qualité de partie la plus forte dans l’équation : Que peuvent faire les Européens pour éviter ce déséquilibre dans la balance des échanges culturels ? Ce déséquilibre ne sert les intérêts d’aucune partie. En effet, il accentue l’incompréhension dans laquelle nous pataugeons. À travers les mécanismes de la traduction et des échanges culturels, nous donnons les outils aux hommes de lettres maghrébins pour les aider à comprendre. Comprendre les questions complexes entraînant l’accumulation d’un énorme sentiment d’injustice ressenti depuis la période coloniale et la Nakba palestinienne. Toutes les crises internes et externes successives ont participé à cette déprime historique et débouché sur la politique d’exclusion à l’encontre des enfants de l’immigration dans de nombreuses capitales européennes. Tout cela engendre un renfermement sur soi et un rejet catégorique de l’autre. Il faut le rappeler sans fuir sa propre responsabilité et, éviter de rejeter la responsabilité sur l’Autre et perpétuer le rôle de victime dans lequel certains parmi nous se complaisent. Nous donnons aussi la possibilité à ces écrivains de rencontrer les enfants de l’émigration maghrébine en Europe et nous leur offrons des références positives de leur pays d’origine. Nous les aidons aussi à avoir une perception positive de leur spécificité en dehors des dualismes les plus répandus et les plus tranchants.

Les services de visas ont souvent un comportement hautain et strict avec les artisans de conscience commune, alors que ces mêmes services adoptent un comportement différent face aux hommes d’affaires ou aux politiciens maghrébins. Cela continue alors que les Daechiens occidentaux se déplacent, dans une effroyable fluidité, entre les fronts des tueries en Syrie et en Iraq, et les cibles terroristes dans les capitales européennes sans requérir de visa.

À travers la traduction, on s’ouvre sur la littérature de l’émigration écrite en arabe avec sa production artistique qui pourrait contribuer à la formation d’une nouvelle conscience européenne du « soi » et de « l’autre ». D’autant plus que l’immigration offre à l’écrivain la distance nécessaire qui lui permet d’exercer une double critique et de briser des tabous, ici et là.

Pour que les efforts de communication restent valables, il suffit qu’il y ait la modestie nécessaire, l’ouverture sincère à l’autre et le traitement d’égal à égal. Ainsi, le travail collectif peut-il mener à une négociation commune ; un dialogue littéraire à propos de l’essentiel, aujourd’hui et pour l’avenir.

Nous nous réunissons aujourd’hui, un mois et demi après les attentats terroristes de Bruxelles, la ville que j’ai choisie comme résidence depuis vingt ans. Ces jeunes plongés dans un vide intellectuel, un désert spirituel et une sécheresse émotionnelle, visent l’absence de références positives et de motivations pratiques qui les retiennent à la vie avec espoir et dignité, ce qui les a entrainés dans les bas fonds au point de vouloir en attenter à la vie sous toutes ses formes. C’est une jeunesse qui a perdu le sens de la vie dans le pays où elle a vu le jour. L’obscurantisme l’a poussée à rechercher dans une mort lâche un sens de leur existence agitée sur cette terre.

Après que l’impardonnable fut commis et que l’inébranlable fut brisé dans notre intérieur à tous, les politiciens ont envahi la scène avec leurs dispositifs sécuritaires stricts et les experts ont fait de même avec leurs analyses péremptoires alors que les hommes de lettres se sont limités à de petites questions inquiètes. Pauvre apport, à l’inverse des politiciens et des religieux qui possèdent un arsenal de réponses toutes faites.

Ainsi, quand nous avons organisé dans « le Collectif des Poètes bruxellois », une lecture de poésie, à l’occasion du 40ème jour commémorant la mort des victimes des événements terroristes de Bruxelles, à la Place de la Bourse, ma contribution prit la forme d’une question avec laquelle je conclus cette intervention.

Question innocente à un Daechien
 
Allah ;
Le Tout-Miséricordieux, le Très Miséricordieux
Le Souverain, l’infiniment Saint
L’Apaisant, le Rassurant, le Prédominant
Le Tout Puissant, l’Irrésistible, le Magnanime
Le Créateur, qui façonne Ses créatures
 
Il est Dieu
Seigneur des Sémites, des Hamites
Et de tous les enfants de Japhet
 
Il a créé
Les Sumériens et les Cananéens
Les Araméens, les Hébreux
Et les Pharaons antiques
Les Phéniciens et les Carthaginois
Les Vandales et les Byzantins
Les Arabes et les Perses
Les Turcs et les Kurdes
Les Amazighes et les Sahéliens
 
Il a créé les Mayas
Les Incas et les Aztèques

Il a créé les Mages
Les Hindous, les Bouddhistes
Les Sikhs et les Païens
Les Juifs et les Chrétiens
Les Éternistes
Il a créé les Agnostiques
Les Syriaques, les Assyriens
Et les Sabéens mandéens
Il a créé les Chiites et les Ismaéliens
Les Druzes et les Alaouites
Et Il a créé les Yézidis
 
Il a créé les Wallons et les Flamands
Les Français et les Néerlandais
Les Allemands, les Espagnols et les Italiens
Les Américains et les Britanniques
Les Russes et les Polonais
Les Hongrois, les Roms et les Mongols
Il a créé les Congolais et les Angolais
Les Nord-Coréens et les Sud-Coréens
Les Indiens et les Chinois
Il a créé les Latino-Américains
Les Australiens et les Néo-zélandais
Et Il a créé les Scandinaves
 
D’argile, Il les a créés
En tant qu’essence
À partir d’un humble liquide
Puis Il les a modelés et affinés
Et leur a imprimé une forme
Une forme si belle
Il a insufflé en eux de son Esprit
Leur a fait don de raison et de cœur
Leur a appris des noms et des langues
Et les a constitués en peuples
Et en tribus
 
Dieu, le Seigneur des univers
Celui dont la grâce embrasse toute chose
A-t-Il créé tous ceux-là
Rien que pour les supplicier ?