Nadja Mifsud · Malte

Le livre, une relation

Le premier mot qui m’interpelle est le mot « dialogue », car j’entends dans ce mot « une forme de communication comprenant au minimum un émetteur et un récepteur ». Or, première difficulté : dialoguer et communiquer, est-ce la même chose ? La communication est une condition nécessaire du dialogue, mais en est-elle une condition suffisante ? Il me semble que la communication comprend la transmission d’une information, mais qu’elle peut s’établir par d’autres moyens que la parole. Un geste, un regard, une expression peuvent parfois en dire plus long que les mots. Le silence aussi. Surtout, la communication peut se faire sans que le récepteur réagisse, que ce soit parce qu’il n’en ressent pas le besoin ou parce qu’il ne lui est pas possible de réagir. Le dialogue, lui, repose sur la parole. Dans le dialogue, il y a d’abord un effort de pensée initié par la parole et conduisant deux sujets à se répondre, s’expliquer, échanger. Vous aurez remarqué que j’ai déjà employé, ne serait-ce que dans cette petite introduction, les trois termes sur lesquels j’ai été invitée à réfléchir : dialogue, transmission et échange. Parviendrai-je à démêler ce nœud ? Peut-être pas, et je vous demande par avance de m’en excuser. Plutôt que de m’engager dans une analyse théorique, je vais vous livrer quelques pensées, basées sur mon expérience personnelle, comme autant de pistes de réflexion.

Permettez-moi de revenir un petit instant sur le thème de cette 4ème rencontre euromaghrébine d’écrivains: littérature et dialogue. Face à ce mot, « littérature », je suis quatre: je suis tout d’abord lectrice, puis écrivaine mais aussi traductrice et enfin organisatrice d’événements littéraires.

L’écrivaine en moi est fascinée, vous l’aurez compris, par ce mot « dialogue ». Car, si l’écriture répond à un besoin très profond depuis l’enfance, cela ne fait pas longtemps que j’écris pour les autres, ou plus précisément, pour être lue. Ma première publication, que j’ai vécue comme un véritable coming out, ne remonte qu’à 2009. Pourquoi devrais-je publier mes écrits ? Qu’est-ce que j’attends du public ? N’est-ce pas la preuve d’un ego surdimensionné que cette prétention d’avoir quelque chose à dire ? Après tout, qu’ai-je à transmettre ? Ne ferais-je pas mieux de laisser ça à ceux qui sont plus instruits que moi, ou dont l’histoire personnelle a été marquée par un événement extraordinaire ? J’avoue qu’il m’arrive encore de me poser ces questions, même si je sais que derrière l’écriture, et derrière la publication, il y a l’envie de partager des impressions, des réflexions, des émotions, des anecdotes, des histoires, des envies, parfois même des convictions.

Y a-t-il un dialogue lorsque je suis dans l’écriture, et si oui, où commence-t-il ? D’emblée me vient à l’esprit ce moment redoutable qu’est le face-à-face avec la page blanche. L’écriture comme acte solitaire, donc. Peut-être l’un des plus solitaires qui soit, surtout quand les mots ne semblent pas vouloir venir. Qu’en est-il du dialogue dans cette première étape du processus créatif ? Suis-je seule quand j’écris ? Bien sûr que non. Car je suis la somme de tout ce que j’ai lu, entendu, vu jusque-là, tout ce qui m’a été transmis quel qu’en soit la modalité. Consciemment ou inconsciemment, ce que j’écris vient se confronter, répondre ou s’ajouter à ce qui a été dit avant par d’autres. Voilà où se situe pour moi le premier dialogue. Il est le fruit de la transmission qui m’a été faite. De ce dialogue initial vont naître d’autres formes de dialogues : dialogue avec mon vécu, avec le contexte spatio-temporel dans lequel j’évolue, dialogue avec les personnages que je crée, dialogue avec le narrateur ou la narratrice qui peut coïncider ou pas avec l’auteure.

Je voudrais m’arrêter un petit moment sur le mot « transmission ». La littérature maltaise a la particularité d’être très jeune. Les premiers écrits en maltais remontent à la fin du dix-neuvième siècle, mais les vraies tentatives de littérature en maltais n’eurent pas lieu avant le début du vingtième siècle. Pendant près de dix siècles, le maltais était un instrument de communication exclusivement oral. La langue de la culture, du droit et des échanges commerciaux fut d’abord le latin, puis le sicilien et l’italien toscan et enfin l’anglais. Le maltais est devenu langue officielle et nationale en 1934. Ainsi, l’histoire de la langue maltaise ne peut être dissociée de l’histoire politique du pays, à savoir le fait que Malte a toujours été, jusqu’en 1964, une colonie. Aujourd’hui encore, cette question linguistique n’est pas encore tout à fait résolue, mais je vous en passe les détails. Je me contenterai de dire que lorsque je choisis d’écrire en maltais – car il s’agit là d’un choix conscient – je suis aussi en train de réagir à ce qui ne m’a pas été transmis.

Lorsque j’écris en maltais, je suis aussi en train de transmettre le message suivant : oui, le maltais est une langue à part entière qui me permet d’exprimer pleinement mes réflexions ainsi que mes états d’âme, aussi bien que n’importe quelle autre langue d’ailleurs, bien qu’il soit désigné comme langue « minoritaire ». J’écris en maltais pour que continue le dialogue commencé il y a tout juste une centaine d’années, pour que l’échange se fortifie. En parlant d’«échange », je voudrais juste dire que, malgré l’effet parfois aliénant de la technologie moderne sur nos vies, j’estime que c’est une chance de vivre dans une époque où l’échange avec les lecteurs est devenu tellement facile. Sans Internet, sans courrier électronique, sans les réseaux sociaux, il me serait difficile en tant qu’écrivaine maltaise vivant à l’étranger d’entrer ou de rester en relation avec mes amis écrivains et avec mes lecteurs. Je pense qu’il est important de réfléchir sur ce nouveau moyen de transmission qu’est Internet et sur les possibilités de dialogue qu’il permet, et j’espère qu’on aura le temps d’aborder plus en détail ce sujet tout à l’heure dans la discussion qui est prévue.

Si, la plupart du temps, j’écris en maltais, j’ai cette particularité de traduire vers une langue qui n’est pas ma langue maternelle, à savoir le français. Pour que la traduction ait lieu, il me faut d’abord entrer en dialogue avec l’auteur et ses textes. Cela veut dire m’imprégner d’un style, d’un rythme, m’approprier des émotions, des préoccupations, une histoire, qui à l’origine ne m’appartiennent pas. Cela veut dire aussi échanger avec l’auteur sur un mot, une image, l’importance d’une virgule… Dans l’exercice de la traduction, je suis lectrice et écrivaine en même temps. Je transmets dans une langue nouvelle ce qui m’a été transmis dans ma propre langue afin que naisse un nouveau dialogue entre l’auteur du texte et un public autre. Je me fais « passeuse ». Vous comprendrez que pour les auteurs écrivant dans une langue parlée par quelques centaines de milliers de personnes (il y a environ 400 000 habitants à Malte, et près d’un million de Maltais ou de personnes d’origine maltaise à travers le monde), la traduction n’est pas seulement importante, elle est indispensable.

Si la traduction depuis le maltais vers d’autres langues commence à bien prendre racine, l’inverse n’est pas encore tout à fait vrai. Peu de livres sont traduits vers le maltais, sûrement parce que la population a l’habitude de se référer aux publications en langue anglaise. Autre vérité : la rive nord de la Méditerranée, c’est-à-dire l’Europe, est depuis des siècles la référence politique, économique et culturelle par excellence pour la société maltaise. Et même si la langue maltaise a comme base un dialecte arabe qui serait très proche du tunisien ou du libanais, les lecteurs maltais ne savent que très peu de choses sur la littérature arabe et/ou maghrébine.

C’est pour pallier à ce manque que le Malta Mediterranean Literature Festival a été créé il y a onze ans par un groupe d’écrivains et de passionnés de littératures regroupés sous le nom d’Inizjamed. Le Malta Mediterranean Literature Festival, seul festival littéraire international qui a lieu sur l’île, reflète bien cette dynamique qui existe entre dialogue, transmission et échange car il est animé par deux principes fondateurs, à savoir agir comme un pont entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée et créer du lien grâce à la littérature en passant par la traduction. Comme chaque festival international, il permet à des auteurs venus de pays différents de se rencontrer et d’échanger autour de leur pratique de l’écriture. Bien sûr, il y a aussi la rencontre entre les auteurs et le public. Cependant, ce festival a la particularité d’être précédé d’un atelier de traduction pendant lequel les auteurs invités se traduisent mutuellement. Pendant une semaine, les auteurs affrontent différentes traditions littéraires, parlent de tout ce qui a pu influencer leur écriture, discutent de leurs textes, s’interrogent, acceptent de réfléchir sur le pourquoi et le comment de certains choix lexicaux ou stylistiques. À la fin, il y a un véritable échange: les auteurs s’échangent les traductions, mais aussi se partagent les textes car, lors des trois soirées du festival, ils s’accompagnent sur scène et les textes sont lus dans la version originale et dans les différentes traductions. En onze ans, le Malta Mediterranean Literature Festival a fait découvrir au public maltais plus de soixante-dix écrivains venant de tout le bassin méditerranéen et au-delà.

J’aimerais maintenant vous parler d’un autre aspect de mon écriture qui est souvent qualifié de « féministe ». Il y a encore trente ou quarante ans, les femmes écrivains étaient une espèce rare dans la littérature maltaise, non pas parce qu’il leur était interdit de se lancer dans une carrière littéraire mais plutôt parce que le manque d’éducation et/ou les obligations familiales les empêchaient d’avoir quelque aspiration artistique que ce fût. Lorsque j’étais élève au collège, seules deux femmes écrivains figuraient au programme de littérature maltaise. De ce côté-là aussi, j’écris pour réagir à ce qui ne m’a pas été transmis. Et si à Malte aujourd’hui il y autant de femmes écrivains que d’hommes, voire plus, si nous avons la chance de pouvoir dire et écrire librement ce que nous pensons, il n’en est pas de même partout. Dans de nombreux pays, les femmes écrivains continuent d’être insultées, humiliées, vilipendées, voire agressées parce qu’elles ont osé s’approprier l’écriture (apanage masculin), parce que, au lieu de se taire, elles ont choisi de dire ce qu’elles pensent, de transmettre leurs expériences, leurs émotions, leurs convictions. J’aimerais qu’elles soient à ma place aujourd’hui car qui mieux qu’elles peut comprendre l’enjeu de l’écriture, qui mieux qu’elles peut parler du lien entre transmission, dialogue, et échange ?

Rappelons aussi que les deux-tiers des adultes analphabètes dans le monde sont des femmes, soit près de 495 million d’individus. Quelques 64 millions de filles sont toujours interdites d’école. C’est aussi pour ces femmes-là, au nom de ces femmes-là, qu’il est nécessaire de continuer d’écrire. Écrire pour assurer la transmission, mais aussi pour provoquer le dialogue dans l’espoir qu’un véritable échange ait lieu. Mais ce n’est pas tout. Tant que les femmes continuent à subir des violences, tant qu’elles continuent à ne pas pouvoir s’habiller comme elles voudraient, à ne pas pouvoir s’exprimer comme elles voudraient, à ne pas pouvoir se déplacer librement, à ne pas pouvoir décider comment disposer de leur corps, à ne pas pouvoir parler de ce corps sans censure aucune, alors oui, je continue à revendiquer mon féminisme. Écrire pour dénoncer. Écrire pour revendiquer la liberté de chacun et de chacune.

Au début de mon intervention, j’ai fait la différence entre « communication » et « dialogue ». J’ai envie de conclure sur cette réflexion : la bonne littérature ne se contente pas de communiquer une histoire ou une émotion, elle nous provoque, elle nous interroge. Elle donne lieu à un questionnement qui permet au dialogue de naître, de grandir, de se perpétuer au-delà de l’auteur et malgré lui. Comme le disait Jorge Luis Borges : « Le livre n’est pas une entité isolée : il est une relation, il est l’axe d’innombrables relations ».